le Mercredi 7 Décembre 2022
le Jeudi 10 février 2022 9:00 Société

Motoneigistes au centre d’un bras de fer opposant agriculteurs et gouvernement

Alors que la saison de motoneige bat son plein, en janvier dernier, plusieurs agriculteurs de la région ont décidé de bloquer les sentiers passants sur leurs terres pour protester contre deux lois provinciales en lien avec l’agriculture qui « causent préjudices et ne permettent pas l’utilisation du plein potentiel de leurs terres ». Une situation qui met les motoneigistes d’ici dans un étau entre les agriculteurs et le gouvernement.

« Le problème c’est qu’on n’a pas vraiment d’autres moyens de pression. On ne va pas commencer à aller bloquer les routes, protester à Ottawa ou arrêter de vendre notre maïs parce qu’on n’est pas content », affirme Anthony Lauzon, de la Ferme J.A. Lauzon, pour défendre le groupe comprenant une trentaine d’agriculteurs du Québec, dont plusieurs d’Argenteuil, qui s’opposent aux deux lois qui touchent directement leur vocation.

Ces deux lois, c’est le Règlement sur les exploitations agricoles (article 50.3 al. 1) ainsi que la Loi sur la qualité de l’environnement (et ses articles visant les milieux humides et hydriques). Elles sont présentes depuis déjà quelques années, mais récemment le gouvernement a décidé de resserrer la vis en donnant des amendes. Ces dernières peuvent se situer dans les six chiffres et même dépasser le million de dollars selon la taille des terres concernées.

Pour les terres appartenant déjà aux agriculteurs depuis plusieurs années, cela ne fait pas vraiment de différence. Toutefois, c’est dans le défrichage et donc l’aménagement des terres dont l’acquisition est plus récente que cela pose problème.

« C’est correct de défendre les milieux humides, mais il faudrait d’abord définir ce qu’est un milieu humide, parce que certains champs ne seraient pas nécessairement des ‘milieux humides’ si un barrage de castors ne les inondait pas. [Or], la loi interdit actuellement de défaire un barrage de castors s’il est déjà là depuis cinq ans », déplore Anthony Lauzon, en parlant du fait que plusieurs milieux humides ont été nouvellement répertoriés aux cours des dernières années.

Les motoneigistes pris dans un étau

Si le blocage des sentiers de motoneige d’Argenteuil représente pour les agriculteurs l’un de leurs seuls moyens de protestation, c’est bien au grand dam des motoneigistes du coin. Nonseulement Sylvain Cloutier, président du Club Motoneige Argenteuil, trouve la situation déplorable, mais il ne voit pas non plus la lumière au bout du sentier.

« Ils n’auront pas gain de cause ou du moins ne réussiront pas à assouplir la loi prochainement, ça pourrait même prendre deux ou trois ans. Le mois de janvier est déjà fini, même si on réouvrait en février, le temps de tout installer, la saison serait déjà presque finie », atteste celui qui est président du club depuis 13 ans, en indiquant que l’année dernière les pistes avaient fermé en mars.

De plus, si l’une des rares parties du sentier encore ouvertes relie Grenville et l’Hôtel du Chasseur, il n’y a pas vraiment grand-chose à faire pour inciter les agriculteurs à redonner l’accès à leurs terres.

« Ils ont signé des droits de passages avant le début de la saison, mais on passe quand même, ils vont le révoquer dans 90 jours et ne le signeront clairement pas l’an prochain », soutient celui qui est lui aussi agriculteur.

D’ailleurs, malgré sa profession, il souligne qu’il ne soutient évidemment pas les actions du groupe d’opposants aux lois actuelles et que ces actions ne sont pas non plus soutenues par l’Union des producteurs agricoles (UPA), qui n’a répondu à la demande du Journal d’émettre un commentaire.

« Personnellement, j’ai toujours respecté les lois environnementales. De toute façon, peu importe la situation, comment veux-tu défendre une personne qui est dans le tort selon la loi? », conclut Sylvain Cloutier.

Une situation qui traîne

Avant d’en arriver à l’hiver 2022, à partir du mois d’avril 2021, le groupe d’agriculteurs a fait connaitre ses préoccupations au cabinet du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques Benoit Charette. En revanche, du mois d’octobre à novembre, pas moins de cinq rencontres de suivi ont été annulées par le cabinet du ministre, ce qui poussa finalement les agriculteurs à mettre en place le moyen de pression lié aux sentiers.

Questionnée sur le débat actuel entre l’environnement et l’agriculture lors de son bilan de l’automne 2021, la députée d’Argenteuil et vice-présidente de la Commission des transports et de l’environnement du Québec, Agnès Grondin, avait répondu comme suit.

« Dans les dernières années, on a fait un constat clair quant à l’importance des milieux humides. L’agriculture l’est évidemment tout autant et en tant que société, c’est essentiel de trouver une harmonisation entre les deux. Il est donc essentiel de pouvoir mettre de l’eau dans son vin, mais il est clair que je vais toujours prioriser l’intérêt collectif, plutôt que l’intérêt individuel », avait déclaré madame Grondin.

Au final, aux yeux d’Anthony Lauzon et du groupe d’agriculteurs qu’il représente, les motifs réels de tout ce débat vont bien au-delà de la question environnementale.

« C’est injuste parce qu’on pourrait faire pousser des bleuets et des framboises, mais pas du maïs et du soja. Pendant ce temps-là, c’est correct de défricher un milieu humide pour un projet résidentiel, mais illégal pour un champ, parce qu’ils savent qu’ils iront chercher plus de taxes avec ça », dénonce-t-il, en espérant que si les lois ne peuvent être modifiées, les agriculteurs pourront au moins être dédommagés des terres récemment acquises qu’ils ne pourront pas cultiver dans leur entièreté.