le Lundi 28 novembre 2022
le Jeudi 30 juin 2022 8:54 Société

Mois de l’histoire autochtone, un récit de six millénaires

Juin est le Mois de l’histoire autochtone au Canada depuis 2009. Dans le cadre de cette initiative, le Journal a rencontré l’historien Robert Simard afin d’avoir un portrait régional d’une histoire encore trop souvent peu racontée.

« C’est un peu évacué au profit de l’histoire officielle, et ça, c’est toujours l’histoire du ‘gagnant’ […] et les grands ‘perdants’ dans notre histoire, ce sont les Premières Nations… », explique l’historien quant à l’absence courante de cette page d’histoire ayant débuté il y a plus de 6 000 ans.

L’importance du Long-Sault

Au cœur de cette histoire se trouvent les rapides du Long-Sault de la rivière des Outaouais qui se trouvaient entre ce qui est aujourd’hui Hawkesbury, Hawkesbury Est, Grenville, Carillon et Pointe-Fortune.

Jusqu’à leur inondation, par la construction du barrage de Carillon, entre 1959 et 1963, ces rapides ont été un élément clé de la vie des différents peuples autochtones de la région, notamment pour leur accès vers les Grands Lacs et aux Pays d’en haut.

« C’était un endroit hyper stratégique, quand on parle de contrôle de territoire, celui qui contrôlait le Long-Sault contrôlait presque toutes les allées et venues commerciales et les mouvements de population », raconte-t-il, alors ce contrôle s’effectuait durant les 3 000 ans précédant l’arrivée des Européens.

Respecter le territoire

Étant un point de contrôle aussi important, le Long-Sault était donc un endroit fort respecté par les peuples autochtones de l’époque, qui respectaient aussi les dangers qui y étaient liés.

« Ils avaient plusieurs lieux de portage parce qu’il y avait plusieurs complexes de rapides hyper dangereux dans lesquels les autochtones ne s’aventuraient pas. […] Il faut comprendre qu’avec le barrage, aujourd’hui, tout a changé. Ce qu’on voit comme rives et courant, ça n’a rien à voir avec l’époque », souligne Robert Simard.

Ce « respect » du Long-Sault, autrefois appelé Kinodjiwan, soit « grande rapide », il n’était toutefois pas acquis pour tout le monde, notamment par les Européens.

De ses propres aveux, Samuel de Champlain, fondateur de Québec en 1608, a bien failli se noyer dans ces courants rapides, entre Chute-à-Blondeau et Grenville, lors de son 4e voyage en Amérique en 1613.

La rivière… et la terre

De cette rivière, ses rapides et donc ses lieux de portages, il y a eu de nombreux mouvements de population à travers les années. Ce qui rend non seulement difficile d’évaluer la population à occuper le territoire, mais aussi difficile de connaitre les lieux précis où ils vivaient.

Plusieurs peuples, comme les Oueskarinis (ou Petite Nation algonquine), étaient nomades et donc en fréquent déplacement, mais malgré les conditions propices à la chasse et la pêche, ce n’était toutefois pas tous les peuples qui en vivaient dans la région. Certaines fouilles archéologiques, notamment à Saint-André-d’Argenteuil, ont permis d’identifier la présence d’autres peuples, ayant d’autres occupations.

« En fouillant dans la terre, les artefacts découverts nous ont permis d’affirmer qu’ils étaient des cultivateurs », explique-t-il, associant cette force aux Iroquoiens, dont certains peuples cultivaient aussi dans la vallée du Saint-Laurent lorsque Jacques Cartier est arrivé en 1534.

Une population « décimée »

En revanche, après plus de 5 500 ans à occuper la région, l’arrivée de Jacques Cartier et des Européens, dans les 500 années suivantes, allait à jamais changer le destin des peuples autochtones d’ici et d’ailleurs.

« Déjà quand Champlain est revenu, 80 ans plus tard, il n’y avait plus personne dans la vallée du Saint-Laurent. C’est comme si elle était devenue un lieu interdit en raison des maladies qui avaient décimé une partie de sa population lors du premier contact », explique Robert Simard, ajoutant que durant toutes ces années, la tradition orale a permis de fermer le passage de la « vallée interdite » à partir du pied du Long-Sault (Carillon).

Le problème était que les autochtones n’étaient pas immunisés contre les maladies européennes telles que la variole, la grippe ou la rougeole. Dans un portrait plus large, certaines estimations évaluaient la population autochtone totale d’Amérique entre 90 et 112 millions. Le vide immense entre les données recueillies et cette estimation s’explique par le fait que les maladies européennes à elles seules auraient décimé plus de 90% de cette population.

Il y a aussi eu de nombreux conflits opposant nations autochtones, européennes et différentes alliances. Dans la région, la plus connue est celle de la Bataille de Long-Sault, opposant Dollard des Ormeaux, colons  français, alliés hurons et algonquins, aux Iroquois, alors en guerre contre la France.Tous ces facteurs ont pesé lourd dans la destinée des peuples autochtones de la région, qui furent avec le temps repoussés vers le nord.

Par la suite, ceux qui y survécurent feront face à la Loi sur les Indiens (1876) et aux tentatives d’assimilation via l’horreur des pensionnats autochtones, obligatoires jusqu’en 1947. Somme toute, une destinée tragique pour ceux qui ont pourtant offert l’inverse à celle des Européens.

« Quand tu pars du principe que sans l’apport de la connaissance du territoire des Premières Nations, jamais les Européens n’auraient survécu ici, c’est comme s’ils avaient mordu la main qui les nourrissait… » conclut Robert Simard, conscient que même malgré l’ouverture des dernières années, la route reste longue avant de pouvoir espérer une véritable « réconciliation ».

Quelques chiffres :

En 2016, selon les données du recensement, parmi les 31 725 répondants de la MRC d’Argenteuil, 525 s’identifient comme étant autochtones. Parmi ceux-ci, 105 étaient officiellement inscrits sous la Loi sur les Indiens. Plus encore, seulement cinq d’entre eux disaient parler fréquemment une langue autochtone à la maison.

De l’autre côté du pont du Long-Sault, la rivière, les données sont plutôt similaires à Prescott-Russell. Parmi 87 260 répondants, 2795 sont d’identités autochtones, dont 490 sont officiellement inscrits sous la Loi et seulement cinq disent encore parler une langue autochtone à la maison régulièrement.

Pour conclure avec la rivière, point d’ancrage de ce récit de plus de six millénaires, elle porte ironiquement le nom d’un peuple qui n’a jamais habité ses rives. En fait, comme le souligne l’historien, les Outaouais habitaient plutôt l’île Manitoulin, au nord de l’Ontario, ainsi que le Wisconsin, le Michigan et l’Oklahoma, aux États-Unis.